Qu’est-ce que l’Ahimsa ?

Introduction

L’Ahimsa est un concept central des spiritualités indiennes, notamment de l’Hindouisme et du Jaïnisme, qui désigne la non-violence, le respect de toute vie et le refus de nuire à quelque être vivant que ce soit. Plus qu’un simple précepte moral parmi d’autres, l’Ahimsa est considéré comme la vertu cardinale, le fondement même de l’éthique et de la vie spirituelle. C’est un idéal de compassion universelle, de bienveillance et d’harmonie qui a profondément influencé la pensée indienne et bien au-delà.

Origines et signification

Le terme sanskrit « Ahimsa » est composé du préfixe négatif « a » et de la racine « himsa » qui signifie nuire, violenter ou tuer. Ahimsa signifie donc littéralement « non-nuisance » ou « non-violence ». Cette notion apparaît dès les textes anciens de l’Inde comme les Upanishads et le Mahabharata. Mais c’est dans le Jaïnisme et le Bouddhisme qu’elle prend une importance centrale dès le 6ème siècle avant J.-C.

Pour ces traditions, l’Ahimsa n’est pas seulement le fait de s’abstenir des violences physiques évidentes. C’est un principe global de respect de la vie sous toutes ses formes, un refus de nuire non seulement par l’action mais aussi en paroles et en pensées. L’Ahimsa s’étend à tous les êtres vivants, y compris les animaux, les insectes et les plantes. Elle implique de la bienveillance, de la compassion, de la tolérance.

Au-delà d’une règle de conduite, l’Ahimsa est vue comme l’expression naturelle d’une conscience éveillée qui perçoit l’unité de la vie et la présence du divin en chaque être. En voyant le Soi en tous, on ne peut plus faire de mal à aucune créature. L’Ahimsa est ainsi liée à la réalisation spirituelle, à la purification du cœur et de l’esprit.

Ahimsa dans l’hindouisme

Bien que l’Ahimsa soit louée dans de nombreux textes hindous anciens, son importance a varié selon les époques et les traditions. Dans l’Hindouisme classique, l’Ahimsa est l’un des cinq Yamas (vertus) fondamentaux de l’éthique yogique, avec la véracité, la probité, la chasteté et le non-vol. Les Lois de Manu, influent texte de loi hindou, fait de l’Ahimsa l’un des dix devoirs universels.

Cependant, l’interprétation de l’Ahimsa n’a pas toujours été absolue dans l’hindouisme. Les textes épiques comme le Mahabharata mettent en scène des guerres justes où les kshatriyas (guerriers) accomplissent leur devoir en combattant. La Bhagavad Gita montre Krishna exhortant le héros Arjuna à faire son devoir de combattant. Certains ont vu là une relativisation de l’Ahimsa.

Néanmoins, la plupart des courants hindous ont valorisé la non-violence, souvent en la reliant au respect de la vache sacrée et au végétarisme. Des réformateurs comme Adi Shankara (8ème siècle) ont fortement promu l’Ahimsa. Au 19ème et 20ème siècles, des penseurs néo-hindous comme Vivekananda et Aurobindo en ont fait un élément clé du renouveau spirituel de l’Inde.

Mais c’est surtout avec Gandhi que l’Ahimsa a pris une dimension nouvelle dans l’hindouisme moderne. Gandhi en a fait le cœur de sa philosophie et de son action politique, montrant sa puissance révolutionnaire. Il a étendu le concept à la non-violence active et à la résistance pacifique comme moyen de transformation sociale. Son exemple a profondément marqué la culture indienne.

Jaïnisme et Ahimsa

C’est dans le Jaïnisme que l’Ahimsa trouve son expression la plus radicale. Pour les Jaïns, la non-violence n’est pas un simple idéal mais le cœur même de la vie religieuse. Toute leur doctrine et leur mode de vie visent à éviter de nuire au moindre être vivant.

Le Jaïnisme enseigne que chaque âme (jiva) est éternelle et sacrée, et que lui faire violence engendre du mauvais karma. L’Ahimsa est le premier des cinq vœux majeurs des moines et nonnes jaïns, ainsi que des laïcs à un degré moindre. Cela implique un végétarisme strict, le refus des sacrifices d’animaux et de nombreuses précautions pour éviter de tuer même par inadvertance.

Les moines jaïns portent un petit balai pour écarter doucement les insectes sur leur chemin, filtrent leur eau pour éviter d’avaler des microbes, parfois même un masque devant la bouche. Certains poussent le souci de l’Ahimsa jusqu’à se laisser mourir de faim (sallekhana) pour éviter de consommer des ressources.

Bien sûr, les laïcs ont une pratique moins extrême, mais l’Ahimsa imprègne leur vie. La plupart des Jaïns sont de stricts végétariens et beaucoup exercent des métiers traditionnels comme le commerce qui ne nécessitent pas de labourer la terre où de tuer. L’Ahimsa est pour eux bien plus qu’une règle, mais l’essence même de la spiritualité.

Ahimsa et bouddhisme

Le Bouddha a aussi fait de l’Ahimsa un principe clé de son enseignement. Le premier des cinq préceptes bouddhistes est de s’abstenir de tuer ou de nuire aux êtres vivants. C’est l’expression de la bienveillance (metta) et de la compassion (karuna) qui sont des attitudes fondamentales à cultiver sur le chemin de l’Éveil.

Comme dans le Jaïnisme, cette éthique de non-violence s’étend à tous les êtres vivants. La plupart des bouddhistes sont végétariens, surtout les moines, bien qu’il y ait des variations culturelles. L’idéal est de ne pas tuer, ni directement ni indirectement, par exemple en mangeant de la viande.

Le Bouddha a enseigné que toutes les créatures partagent le désir de vivre et d’éviter la souffrance. Faire du mal à un être, c’est en quelque sorte faire du mal à soi-même, puisque la séparation entre soi et autrui est une illusion. La pratique de l’Ahimsa est donc un moyen de cultiver un cœur pur et une vision juste.

Certains textes bouddhistes vont jusqu’à dire qu’il vaut mieux sacrifier sa propre vie que de tuer un autre être. Le Bouddha lui-même aurait offert son corps en nourriture à une tigresse affamée dans une vie antérieure. Bien sûr, ce sont des exemples extrêmes, mais ils illustrent la valeur suprême accordée à la non-violence.

Le bouddhisme a joué un rôle historique dans la promotion de l’Ahimsa, notamment sous l’empereur indien Ashoka au 3ème siècle avant J.-C. Converti au bouddhisme, Ashoka renonça aux conquêtes guerrières et promulgua des édits gravés prônant le végétarisme, la protection des animaux, la tolérance religieuse.

Portée morale et spirituelle de l’Ahimsa

L’Ahimsa n’est pas seulement un précepte négatif, mais un idéal positif de compassion et d’harmonie avec tous les êtres. C’est une façon de cultiver la pureté de l’esprit et du cœur, un chemin de transformation spirituelle.

Sur le plan moral, l’Ahimsa invite à une éthique de la bienveillance et de la non-nuisance qui s’étend bien au-delà de la simple interdiction du meurtre. Elle implique de la bonté dans les paroles et les actes, de la tolérance, du respect de la vie sous toutes ses formes. C’est un appel à mettre fin au cycle de la violence et de la vengeance.

Spirituellement, l’Ahimsa est liée à la réalisation de l’unité et de l’interdépendance de tous les êtres. En voyant le divin ou la nature de Bouddha en chaque créature, on ne peut plus lui faire de mal. La non-violence est l’expression spontanée d’un cœur éveillé rempli de compassion.

L’Ahimsa n’est pas seulement un concept, mais une pratique qui s’approfondit sans cesse. Selon Gandhi, personne ne peut prétendre à une non-violence parfaite, mais chacun peut progresser sur ce chemin. Cela commence par le respect des animaux et de l’environnement, le contrôle de ses pensées et paroles violentes, et s’étend jusqu’à l’amour inconditionnel de tous les êtres.

Ahimsa et non-violence active

Gandhi a révolutionné le concept d’Ahimsa en en faisant une force de transformation sociale. Pour lui, la non-violence n’était pas seulement un idéal personnel mais un moyen puissant de lutter contre l’injustice et l’oppression.

La non-violence active ou résistance pacifique (Satyagraha) consiste à s’opposer au mal sans nuire à ceux qui le commettent, par des moyens comme la non-coopération, la désobéissance civile, le jeûne. C’est une forme de combat qui vise à convertir l’adversaire par la force de la vérité et de l’amour, et non à le détruire.

Gandhi a démontré le pouvoir de cette approche dans la lutte pour l’indépendance de l’Inde. Des actions comme la Marche du sel en 1930 ont ébranlé le pouvoir colonial britannique sans recourir à la violence. Cette approche a inspiré des figures comme Martin Luther King dans la lutte pour les droits civiques des Noirs américains.

La philosophie gandhienne de la non-violence ne se limite pas au domaine politique. Elle implique un mode de vie fondé sur la vérité, la simplicité volontaire, le service désintéressé. C’est une approche intégrale visant à aligner fins et moyens, à créer le changement en commençant par soi.

Bien sûr, l’approche de Gandhi a ses limites et ne peut s’appliquer à toutes les situations. Lui-même admettait que la violence pouvait être parfois nécessaire face à une agression armée. Mais il croyait fermement que la non-violence, si elle était pratiquée avec courage et détermination, avait un pouvoir transformateur immense.

Ahimsa aujourd’hui

Dans un monde marqué par la violence, l’intolérance et la destruction écologique, le message de l’Ahimsa est plus pertinent que jamais. Il nous invite à cultiver le respect de toute vie, la compassion, la résolution pacifique des conflits.

L’Ahimsa inspire de nombreux mouvements contemporains, de la protection des animaux aux luttes non-violentes pour la justice sociale et environnementale. Elle est au cœur d’approches comme la communication non-violente, la médiation, la justice réparatrice.

Sur le plan personnel, pratiquer l’Ahimsa c’est cultiver la bienveillance dans nos pensées, nos paroles, nos actes. C’est refuser de nuire, apprendre à gérer nos émotions négatives, œuvrer à la paix en nous et autour de nous. C’est aussi étendre notre compassion à tous les êtres, reconnaître notre interdépendance avec la toile du vivant.

Bien sûr, l’Ahimsa reste un idéal exigeant. Dans un monde imparfait, la non-violence absolue est rarement possible. Mais chacun à notre mesure, nous pouvons progresser dans cette direction, faire de notre mieux pour respecter la vie et réduire la souffrance. Chaque geste de bonté, chaque conflit désamorcé pacifiquement est une victoire de l’Ahimsa.

Conclusion

L’Ahimsa est bien plus qu’un principe moral parmi d’autres. C’est un idéal élevé de respect de la vie sous toutes ses formes, une expression de la plus haute réalisation spirituelle. Des sages de l’Inde ancienne à Gandhi, elle a été un flambeau guidant vers une humanité plus éveillée et compatissante.

Enracinée dans les traditions indiennes, l’Ahimsa porte un message universel. Elle nous rappelle notre lien profond avec tous les êtres, la nécessité de cultiver un cœur bienveillant et pacifique. Elle nous montre que la non-violence n’est pas une passivité faible mais une force transformatrice.

Dans un monde déchiré par la violence et les divisions, l’Ahimsa ouvre un chemin d’espoir. Elle nous invite à être le changement que nous voulons voir advenir, à créer la paix en commençant par nous-mêmes. Chaque geste d’Ahimsa, si humble soit-il, contribue à l’évolution de la conscience humaine.

Puisse l’Ahimsa continuer à nous inspirer et à nous guider, individuellement et collectivement. Puisse-t-elle nous aider à bâtir un monde où tous les êtres pourront vivre en harmonie, libérés de la peur et de la violence. C’est le vœu au cœur de cette noble tradition, un vœu dont la réalisation dépend de chacun de nous.

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