kensho : « voir sa vraie nature »

Le terme japonais « kensho » (견성 en coréen, jianxing en chinois) est un concept central dans le bouddhisme zen qui signifie littéralement « voir sa vraie nature ». Il désigne l’expérience directe et intuitive de la nature de bouddha, c’est-à-dire de la vacuité et de la non-dualité de toute chose. C’est un éveil spirituel soudain où l’on perce le voile de l’illusion et où l’on réalise sa véritable identité au-delà du corps et du mental.

Dans la tradition zen, on considère que tous les êtres possèdent intrinsèquement la nature de bouddha mais qu’elle est obscurcie par les afflictions mentales (klesa) telles que l’ignorance, l’attachement et l’aversion. Le but de la pratique du zen est de dissiper ces voiles pour réaliser notre nature originelle qui est pure, illimitée et inséparable de la réalité ultime (dharmakaya).

Le kensho est souvent décrit comme un éclair de lucidité qui transperce les couches du mental conditionné et révèle la vérité nue de l’instant présent. C’est une expérience non conceptuelle et non duelle où sujet et objet, intérieur et extérieur, vie et mort ne font plus qu’un. On réalise directement la vacuité (sunyata) de tous les phénomènes, c’est-à-dire leur absence d’existence inhérente et indépendante, et leur interdépendance fondamentale.

Cette expérience s’accompagne souvent d’un sentiment profond de paix, de clarté et de plénitude, comme si l’on s’éveillait d’un long rêve. Tout apparaît infiniment simple, lumineux et parfait tel quel. Les doutes et les peurs s’évanouissent d’eux-mêmes car on réalise qu’il n’y a fondamentalement ni soi séparé, ni naissance, ni mort. Comme le dit le maître Shunryu Suzuki : « Si votre esprit est vide, il est toujours prêt pour quoi que ce soit ; il est ouvert à tout. Dans l’esprit du débutant, il y a beaucoup de possibilités ; dans l’esprit de l’expert, il y en a peu. »

Cependant, le kensho n’est pas une fin en soi mais plutôt un nouveau commencement sur la voie. C’est une confirmation directe de l’enseignement du Bouddha qui donne confiance et élan pour approfondir la pratique. Mais ce n’est pas encore la réalisation ultime du nirvana ou de la bouddhéité complète. Après le kensho, il reste encore de nombreux voiles subtils à purifier et à intégrer cette vision dans la vie quotidienne.

C’est pourquoi les maîtres zen insistent sur l’importance de ne pas s’attacher au kensho ni de le considérer comme un accomplissement personnel. Comme le dit Lin-Chi : « Si vous rencontrez le Bouddha, tuez-le ! » C’est-à-dire qu’il ne faut pas faire du kensho une nouvelle idole qui nourrirait l’ego spirituel, mais continuer à pratiquer avec un esprit de débutant, sans rien saisir ni rejeter.

Les moyens privilégiés pour susciter le kensho dans le zen sont la méditation assise (zazen), l’entretien avec le maître (dokusan) et la contemplation des énigmes (koan). La posture de zazen en elle-même, dans sa simplicité et son dépouillement, est considérée comme l’expression même de la nature de bouddha. En s’asseyant en silence, en harmonisant le corps, le souffle et l’esprit, en s’unissant au moment présent, on incarne la vacuité lumineuse de notre véritable nature.

Le dokusan est une rencontre privée avec le maître où le disciple expose son esprit et reçoit des instructions personnalisées. Le maître sonde le degré de maturité du disciple et l’encourage à lâcher tous ses attachements conceptuels en le poussant dans ses retranchements par des questions incisives. Cette relation de cœur à cœur permet de couper la racine de la dualité et de réaliser sa nature essentielle.

Les koan sont des dialogues énigmatiques ou des phrases paradoxales utilisés comme supports de méditation pour court-circuiter le mental discursif et susciter un saut dans la vision non duelle. Des koan célèbres comme « Quel est le son d’une main qui frappe ? » ou « Quel était ton visage originel avant la naissance de tes parents ? » n’ont pas de réponse logique et poussent l’esprit à lâcher toutes ses certitudes pour s’ouvrir à sa dimension illimitée.

Mais au-delà de ces moyens habiles, le kensho survient finalement par lui-même, lorsque le temps est mûr et par la grâce des Trois Joyaux (le Bouddha, le Dharma, le Sangha). Il ne peut pas être provoqué par un effort de la volonté ou une technique particulière. Tout ce que le pratiquant peut faire, c’est cultiver le champ de son esprit avec diligence, confiance et lâcher-prise, jusqu’à ce que le fruit de l’éveil mûrisse de lui-même.

Les grands maîtres de l’histoire du zen comme Bodhidharma, Huineng, Mazu ou Rinzai ont tous connu le kensho avant de guider d’innombrables disciples sur la voie de la libération. Leurs histoires d’éveil sont devenues des modèles vivants qui encouragent les pratiquants. Ainsi, on raconte que le Sixième Patriarche Huineng réalisa le kensho en entendant soudain ce vers du Sûtra du Diamant : « Il faut éveiller l’esprit sans le fixer en aucun lieu. »

Ou encore que le maître Kyogen devint éveillé en voyant tomber une tuile qui se brisa sur le sol. Il composa alors ce poème :

« Un coup et tout est su !
Aucune pratique graduelle n’est nécessaire.
Dans les quatre directions et les huit points cardinaux,
Je marche en maître.
En tout lieu, je rencontre le vrai Bouddha ! »

Ces exemples illustrent que le kensho n’est pas une expérience extraordinaire réservée à une élite, mais la révélation soudaine de la dimension éveillée en chaque instant et en toute chose. Comme le dit le Sûtra du Cœur : « La forme n’est pas autre que la vacuité, la vacuité n’est pas autre que la forme. La forme est précisément la vacuité, la vacuité est précisément la forme. » C’est cette non-dualité de la forme et de la vacuité qui se révèle dans le kensho.

Bien sûr, réaliser le kensho ne dispense pas de continuer à pratiquer avec ardeur et à approfondir la sagesse et la compassion. Au contraire, c’est le début d’un engagement plus profond au service de tous les êtres pour les aider à se libérer de la souffrance. Car une fois que l’on a goûté à la paix et à la liberté de notre vraie nature, on ne peut plus se satisfaire de vivre dans l’illusion et l’ignorance. On aspire à partager cette lumière avec le monde entier.

Comme l’exprime Maître Dogen :

« Étudier la Voie du Bouddha, c’est s’étudier soi-même.
S’étudier soi-même, c’est s’oublier soi-même.
S’oublier soi-même, c’est être éveillé par toutes les choses.
Être éveillé par toutes les choses, c’est laisser tomber le corps et l’esprit de soi-même aussi bien que ceux des autres.
Nulle trace de réalisation ne demeure et ce sans trace continue sans fin. »

Puissions-nous tous nous éveiller à notre lumineuse nature de bouddha et la manifester librement en ce monde pour le bien de tous les êtres ! Puissions-nous réaliser en cet instant même que tout est déjà accompli et goûter à la fraîcheur éternelle de l’esprit du débutant ! Puisse le grand Dharma se répandre en tout lieu et en tout temps pour le bénéfice de la terre entière !

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