Les koans, énigmes et dialogues du bouddhisme zen

Les koans sont des énigmes, des dialogues ou des anecdotes utilisés dans le bouddhisme zen comme supports de méditation pour éveiller l’esprit à sa vraie nature. Le terme « koan » (公案) signifie littéralement « cas public » en chinois, car il s’agit de paroles et d’échanges de maîtres qui ont été consignés et transmis publiquement comme des modèles vivants de l’éveil.

L’origine des koans remonte à la tradition du bouddhisme Chan en Chine (Zen en japonais). Selon la légende, le premier koan aurait été formulé par le Bouddha lui-même lorsqu’il leva silencieusement une fleur devant l’assemblée des moines au pic des Vautours. Seul Mahakashyapa comprit le message et sourit. Le Bouddha dit alors : « Je possède le véritable Œil du Dharma, l’esprit merveilleux du Nirvana, la vraie forme du sans-forme, la porte subtile du Dharma qui ne s’appuie sur aucun mot ni aucune lettre mais est une transmission spéciale en dehors des écritures. Je le confie à Mahakashyapa. »

Cette « transmission de cœur à cœur » au-delà des mots et des concepts est l’essence même de la pratique du koan. Il s’agit de court-circuiter le mental discursif et ses ratiocinations pour révéler directement la nature éveillée qui est toujours déjà là. Les koans poussent ainsi le pratiquant dans ses retranchements logiques en lui posant des questions impossibles à résoudre par la raison, afin de susciter un saut dans la vision non-duelle de la réalité.

Parmi les koans les plus célèbres, on peut citer :

  • « Quel est le son d’une seule main qui frappe ? » (Hakuin)
  • « Quel était ton visage originel avant la naissance de tes parents ? » (Huineng)
  • « Un moine demanda à Zhaozhou : ‘Le chien a-t-il la nature de Bouddha ?’ Zhaozhou répondit : ‘Wu !' » (Mu en japonais, qui signifie « rien » ou « sans »).
  • « Quelle est la signification de la venue de Bodhidharma en Chine ? » (Koan de la « Barrière sans porte »)

Chaque koan est comme un nœud que le disciple doit délier non pas en y répondant intellectuellement, mais en l’incarnant totalement de tout son être. C’est une exploration vivante et existentielle qui engage le corps, la parole et l’esprit jusqu’à ce que toute séparation entre sujet et objet s’évanouisse. Le koan devient alors « le os dans la gorge » qui ne peut être ni avalé ni recraché, poussant le pratiquant au bord du gouffre jusqu’à ce que toutes ses idées sur lui-même et la réalité volent en éclats.

Dans la tradition zen, les koans sont transmis personnellement par le maître au disciple lors de l’entrevue individuelle (dokusan ou sanzen). Le maître jauge la maturité du disciple et lui assigne le koan approprié comme un « remède » sur mesure pour dissoudre ses blocages spécifiques. Il peut aussi le tester en lui demandant de présenter sa compréhension du koan, non pas de façon théorique mais par une expression spontanée et incarnée (gestes, cris, silences, poèmes…).

Le travail avec le koan ne se fait pas de façon purement mentale mais implique de le ruminer jour et nuit, en marchant, en mangeant, en dormant, en le laissant pénétrer dans les couches les plus profondes de l’inconscient. C’est un processus organique de maturation qui ne peut être forcé mais qui demande une intensité, une sincérité et un lâcher-prise total. À un moment donné, le koan « mûrit » et son sens profond se révèle dans un éclair d’illumination (satori) qui fait voler en éclats toutes les illusions.

Mais la pratique ne s’arrête pas là. Après le satori initial, il faut encore approfondir et stabiliser cette vision par un travail continu avec d’autres koans de plus en plus subtils. Car le but n’est pas d’accumuler des expériences extraordinaires mais de libérer complètement le mental de ses entraves et de manifester naturellement la sagesse et la compassion éveillées dans la vie quotidienne la plus ordinaire.

Les plus grands maîtres zen sont ceux qui ont su exprimer l’esprit du koan de façon vivante, avec spontanéité, humour et profondeur. Ainsi, à un moine qui lui demandait : « Qu’est-ce que le Bouddha ? », Maître Yunmen répondit : « Un bâton de merde sec ! » À la même question, Maître Fayan répondit en tendant ses sandales de paille. Et Maître Zhaozhou, après son éveil, s’exclamait : « Le vaste ciel ne pose aucune question ! »

Ces réponses déconcertantes visent à déboulonner toutes nos idées sur la spiritualité pour nous ramener à l’immédiateté de l’instant présent. Elles nous invitent à nous éveiller à la dimension miraculeuse de chaque moment, tel qu’il est, sans rien y ajouter ni en retrancher. Comme le disait Maître Dogen : « Si vous y mettez tout votre cœur, même les pierres, les sables et les graviers peuvent prêcher le Dharma. »

Au fond, le véritable koan n’est autre que la vie elle-même dans toute sa simplicité et son mystère. Chaque situation, chaque rencontre, chaque « cas » de l’existence devient une occasion de s’éveiller à notre vraie nature et de la manifester librement sans entrave. Les koans ne sont que des moyens habiles pour nous entraîner à vivre de cette façon éveillée en toute circonstance.

Comme le résume le Maître contemporain Shunryu Suzuki : « Résoudre un koan, c’est résoudre votre propre vie, répondre à votre vie avec tout votre cœur, au moment présent. Ainsi le koan est une confrontation avec la vie elle-même. Votre effort ne consiste pas à résoudre le koan de manière intellectuelle. Mettez-y toute votre force jusqu’à maturité. Il portera alors ses fruits. »

Puissions-nous ainsi faire de chaque instant de notre vie un koan vivant qui nous éveille toujours plus profondément à la fraîcheur et à la liberté de l’esprit de bouddha ! Puissions-nous répondre à chaque situation avec le cœur grand ouvert, au service de tous les êtres ! Puissions-nous incarner la légende du Bouddha levant la fleur en silence, jusqu’à ce que l’univers entier nous sourie et nous révèle sa vraie face !

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