Le bardo, un voyage entre deux vies

Dans la tradition bouddhiste tibétaine, le concept de bardo occupe une place centrale. Ce terme tibétain, qui signifie littéralement « entre-deux », désigne l’état intermédiaire entre la mort et la renaissance. C’est un temps de transition, un passage où la conscience, libérée des entraves du corps physique, erre dans des dimensions subtiles avant de rejoindre une nouvelle existence. Mais le bardo ne se limite pas à cet état post-mortem. Il englobe en réalité tous les états intermédiaires de l’existence, ces moments de transition où la conscience oscille entre deux mondes.

Les six bardos

Selon les enseignements du bouddhisme tibétain, il existe six bardos qui jalonnent le cycle des renaissances :

  1. Le bardo de la vie (Kyenay bardo) : c’est l’état de veille ordinaire, marqué par les expériences sensorielles et les états mentaux fluctuants.
  2. Le bardo du rêve (Milam bardo) : chaque nuit, dans l’état de rêve, la conscience voyage dans des mondes oniriques, offrant un aperçu des dimensions subtiles de l’esprit.
  3. Le bardo de la méditation (Samten bardo) : dans les états méditatifs profonds, la conscience accède à des réalités transcendantes, au-delà des perceptions duelles.
  4. Le bardo du moment de la mort (Chikhai bardo) : à l’instant précis de la mort, la conscience se libère des attachements du corps physique et s’ouvre à sa nature lumineuse.
  5. Le bardo de la réalité absolue (Chönyi bardo) : dans les instants qui suivent la mort, la conscience fait l’expérience directe de la claire lumière de la réalité ultime.
  6. Le bardo du devenir (Sidpa bardo) : c’est l’errance de la conscience dans les dimensions intermédiaires, sous l’emprise des tendances karmiques, avant de rejoindre une nouvelle existence.

Chacun de ces bardos est une invitation à reconnaître la nature illusoire des phénomènes et à s’éveiller à la réalité absolue qui se cache derrière les apparences.

Le bardo de la mort et de l’après-mort

Parmi les six bardos, celui du moment de la mort et de l’après-mort revêt une importance particulière dans la tradition tibétaine. Les enseignements sur ce sujet, regroupés dans le célèbre « Bardo Thödol » ou « Livre des morts tibétain », offrent une cartographie détaillée des étapes que traverse la conscience au moment de la mort et dans les jours qui suivent.

Selon ces enseignements, à l’instant de la mort, la conscience se libère des entraves du corps physique et s’ouvre à sa nature lumineuse. C’est le bardo du moment de la mort (Chikhai bardo), une opportunité unique de reconnaître directement la claire lumière de la réalité absolue et de s’y fondre, mettant ainsi un terme au cycle des renaissances.

Si cette reconnaissance n’a pas lieu, la conscience entre dans le bardo de la réalité absolue (Chönyi bardo), où elle est confrontée à des manifestations lumineuses et paisibles des bouddhas et des divinités. Ces visions ne sont en réalité que le reflet de sa propre nature éveillée. Mais sous l’emprise des tendances karmiques et des voiles de l’ignorance, la conscience ne les reconnaît pas comme telles et se laisse entraîner dans le bardo du devenir (Sidpa bardo).

Dans ce bardo, qui peut durer jusqu’à 49 jours, la conscience erre dans des dimensions intermédiaires, confrontée à des visions tour à tour paisibles et terrifiantes. Elle est guidée par ses tendances karmiques vers une nouvelle existence, attirée par les signes de sa future renaissance.

Tout au long de ce processus, les enseignements du Bardo Thödol sont récités à l’oreille du défunt, comme un guide et un rappel de la nature illusoire des phénomènes. Ils invitent la conscience à reconnaître la nature lumineuse de son propre esprit et à s’y établir, transcendant ainsi le cycle des renaissances conditionnées.

Une préparation à la mort et à l’après-mort

Dans la tradition tibétaine, la préparation à la mort et à l’après-mort est considérée comme un aspect essentiel de la pratique spirituelle. Les enseignements sur les bardos ne sont pas destinés à être découverts au moment de la mort, mais à être intégrés et mis en pratique tout au long de l’existence.

Le pratiquant s’efforce de se familiariser avec les différents états de conscience qui jalonnent les bardos. Par la pratique méditative, il apprend à reconnaître la nature illusoire des phénomènes et à s’éveiller à la claire lumière de l’esprit. Il cultive le détachement, la compassion et la sagesse, affinant ainsi sa perception de la réalité.

Cette préparation passe également par la contemplation de l’impermanence et de la mort. Le pratiquant apprend à apprivoiser sa propre finitude, à en faire une alliée sur le chemin de l’éveil. En méditant sur la mort, il relativise l’importance des préoccupations mondaines et recentre son esprit sur l’essentiel.

Certaines pratiques, comme le phowa ou le transfert de conscience, permettent de se familiariser avec le processus de la mort et de l’après-mort. Le pratiquant s’entraîne à diriger sa conscience vers les états éveillés au moment du trépas, transformant ainsi la mort en une opportunité d’éveil.

Les bardos, une clé pour l’éveil

Au-delà d’une simple description des états post-mortem, les enseignements sur les bardos offrent une clé précieuse pour l’éveil spirituel. Ils nous invitent à reconnaître la nature transitoire et illusoire de tous les phénomènes, y compris de notre propre identité.

Chaque bardo devient une opportunité de nous éveiller à notre véritable nature, au-delà des voiles de l’ignorance et des conditionnements. En reconnaissant la nature lumineuse de notre esprit dans l’état de veille, dans le rêve ou dans la méditation, nous posons les jalons d’une reconnaissance similaire au moment de la mort et de l’après-mort.

Les bardos nous enseignent également l’importance du moment présent. Chaque instant de notre vie est un entre-deux, un point de basculement entre le passé et le futur. En cultivant la présence et la vigilance, nous pouvons transformer chaque moment en une occasion d’éveil, transcendant ainsi les limitations de notre existence conditionnée.

Conclusion

Le concept de bardo, tel qu’il est développé dans la tradition bouddhiste tibétaine, offre une perspective profonde sur les états intermédiaires de l’existence et le processus de la mort et de l’après-mort. Loin d’être une simple curiosité exotique, les enseignements sur les bardos recèlent des clés précieuses pour notre cheminement spirituel.

En nous familiarisant avec les différents états de conscience qui jalonnent les bardos, nous apprenons à reconnaître la nature illusoire des phénomènes et à nous éveiller à la claire lumière de notre propre esprit. Nous cultivons le détachement, la compassion et la sagesse, posant ainsi les jalons d’une mort consciente et d’une renaissance éveillée.

Mais les bardos ne concernent pas seulement l’après-mort. Ils nous invitent à transformer chaque instant de notre vie en une occasion d’éveil, en reconnaissant la nature transitoire et lumineuse de notre existence. Chaque moment devient un entre-deux, un point de basculement vers une conscience plus vaste et plus libre.

À une époque où la mort reste un tabou et où l’impermanence est souvent vécue comme une menace, les enseignements sur les bardos nous offrent une perspective libératrice. Ils nous invitent à apprivoiser notre finitude, à en faire une alliée sur le chemin de l’éveil. En contemplant la mort, nous donnons à notre vie une direction et un sens plus profonds.

Puissent ces enseignements ancestraux éclairer notre chemin et nous guider vers la reconnaissance de notre véritable nature. Puissent-ils nous aider à vivre et à mourir en pleine conscience, transformant chaque instant en une opportunité d’éveil. Car c’est en embrassant pleinement l’impermanence et la transitoire de notre existence que nous pouvons goûter à la liberté intemporelle qui se cache au cœur des bardos.

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